Comment le WWF et la Wildlife Conservation Society en sont venus à embaucher une société privée de sécurité à Dzanga-Sangha en RCA

Le Complexe de Zones Protégées de Dzanga-Sangha est une zone protégée de forêts tropicales dans le Sud-ouest de la République Centrafricaine. Il couvre une aire totale de plus de 400 000 hectares.

Cet ensemble abrite des gorilles des plaines de l’Ouest, des éléphants et des buffles des forêts, des antilopes bongo, et énormément d’espèces d’oiseaux. Plus de 4 000 éléphants ont été recensés et identifiés dans la Dzanga bai – une clairière forestière dont le sol est riche en sels minéraux.

Chaque jour, des douzaines d’éléphants se rassemblent pour s’abreuver dans les eaux riches en sels minéraux. Dzanga bai se situe dans le Parc National de Dzanga-Ndoki, une des zones protégées au sein du Complexe de Dzanga-Sangha.

Guerre civile et braconnage

Depuis 2012, la République centrafricaine fait face à une guerre civile persistante. Les milices musulmanes de la Seleka ont renversé le président en mars 2013, causant un certain chaos et réveillant le conflit chrétien-musulman. Plus d’un million de personnes ont été déplacées du fait des violences.

La Seleka a avancé jusqu’à Bayanga, aux abords de Dzanga-Sangha, et a pris la ville en avril 2013.

Profitant du chaos, 17 braconniers armés de lance-roquettes et d’AK-47 sont arrivés du Soudan à Dzanga-Ndoki en mai 2013. Les éco-gardes de Dzanga-Ndoki ont alors fui dans la forêt.

Les braconniers ont tué 26 éléphants, chargé leurs défenses dans le coffre de leur pickup et ont déguerpi.

Le travail du WWF à Dzanga-Sangha a pour but de “protéger l’écosystème de la forêt et de promouvoir le développement durable dans la région”. Pendant que les milices de la Seleka étaient à Bayanga, le bureau du WWF a été attaqué et Jean-Bernard Yarissem, le coordinateur de programme du WWF, a dû se cacher dans la forêt toute une journée, sans nourriture et sans eau.

Sous la pression des acteurs régionaux et internationaux, la Seleka s’est écartée en janvier 2014, Elle a été alors remplacée à Bayanga par des groupes d’autodéfenses chrétiens qui ont pillé les étals de marchés et chassé tous les marchands musulmans. En mai de la même année, l’armée de la République centrafricaine les a finalement conduits hors de Bayanga.

Deux mois plus tard, Dzanga-Sangha rouvrait aux touristes.

Le WWF, la WCS et l’embauche d’une compagnie de sécurité environnementale privée

Andrea Turkalo est une biologiste de la faune travaillant pour la Wildlife Conservation Society (WCS). Elle a été mariée avec Mike Fay, explorateur et conservateur, qui travaille également avec la WCS. Aujourd’hui âgée d’une soixantaine d’années, elle a étudié les éléphants à Dzanga Bai pendant plus de 20 ans.

Le WWF l’a aidée à financer un camp dans la forêt à environ 1.6km de Dzanga Bai. Elle a quitté ce camp seulement quelques jours avant le massacre des éléphants par les braconniers.

Au même moment, à Tel Aviv, un ancien membre de commando des forces israéliennes de défense nommé Nir Kalron vit les éléphants massacrés sur la BBC. Kalron est le fondateur de Maisha Consulting, une entreprise spécialisée dans la lutte contre le braconnage et le trafic et mène diverses opérations d’enquêtes en Afrique. Le site internet de l’entreprise explique :

Maisha est impliquée sur le front pour la conservation en Afrique. Concentrant nos ressources sur la recherche et la création de concepts sécuritaires pour contrer l’accroissement des crimes environnementaux.

Environ deux semaines après que les braconniers ont attaqué les éléphants à Dzanga Bai, Kalron est arrivé avec une équipe d’anciens soldats israéliens. Ils ont commencé par collecter des douilles de balles à Dzanga Bai et ont travaillé par la suite avec Conflict Armament et C4ADS pour tracer l’origine de ces douilles.

Ils sont remontés jusqu’à une usine à Téhéran en Iran. A l’époque, le Soudan était un allié de l’Iran. Les douilles correspondaient à celles que Maisha Consulting avait trouvées cinq ans plus tôt au Cameroun dans un massacre d’éléphants encore plus important dans le parc national de Bouba-Njida. En un peu plus de trois mois, à partir de novembre 2011, les braconniers avaient tué 650 éléphants.

Maisha Consulting a été embauchée par la suite par la WCS et le WWF afin de protéger Dzanga Bai et enquêter sur les braconniers. Maisha a alors découvert qu’un des braconniers était un général de la milice soudanaise des Janjawid.

Dans une interview pour NPR, Andrea Turkalo expliquait :

« Je pense que, dans beaucoup de zones, nous allons avoir besoin de gens qui auront le même type de compétences que Kalron afin de gérer ces situations. Ils vont sur place et s’occupent des rebelles et des seigneurs de guerre. »

Kalron ajoutait que, selon lui, « vous n’êtes pas obligés de tuer des braconniers. »

Dans une interview avec le Cipher Brief, Kalron décrivait les activités de son entreprise:

Nous n’opérons pas en tant qu’armée privée, tout comme nous ne portons pas atteinte à la souveraineté d’aucun pays. Nous travaillons avec des partenaires comme la Wildlife Conservation Society (WCS), sur différents points sensibles et nous nous connectons aux autorités locales pour diriger des sessions d’entrainements spécialisées, partager des informations et coopérer sur les opérations.

Voici l’explication de Maisha sur leur travail à Dzanga bai, sur le site de la compagnie:

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Traduction : Maisha a été employée par le WWF pour mener une intervention et un déploiement rapide dans le parc Dzanga Sangha après un massacre d’éléphants de grande ampleur dans la célèbre Dzanga Bai. Les experts de Maisha ont conseillé et assuré la sécurité sur place et installé des caméras pour assurer la surveillance des zones sensibles du parc.

Exploitations forestières

Le braconnage n’est pas la seule menace pesant sur Dzanga Bai et sa faune. En 2015, le ministre des forêts de la République centrafricaine distribuait deux exploitations forestières dans des zones tampons près des espaces protégés dans le complexe de Dzanga-Sangha.

Une de ces exploitations est tenue par Sinfocam, une filiale de Vicwood, une société forestière basée à Hong-Kong. La concession est à seulement 10 km de Dzanga Bai.

Filip Verbelen, un chercheur de Greenpeace sur les forêts, soulignait au New Yorker que mener des exploitations forestières industrielles près de zones de conservation cruciales comme Dzanga Bai pose énormément de problèmes. L’exploitation provoque un afflux de travailleurs et d’argent qui est intrinsèquement lié au braconnage.

Tout cumulé, Vicwood dispose de plus d’un million d’hectares de concessions d’exploitations forestières dans le pays. L’ONG Global Witness qualifie le bois provenant de ce type d’exploitation de République centrafricaine de “Bois de sang“. Dans un rapport de 2015 traitant de l’industrie du pays, l’ONG écrivait à propos de l’allocation d’une série de nouvelles concessions incluant Sinfocam:

De fortes suspicions de corruption règnent autour de tout le processus. Au moins une des entreprises qui a soumis une enchère a été approchée par des agents du gouvernement, promettant un soutien en échange de pot-de-vin. Plusieurs sources soutenaient que des officiels haut-placés étaient intervenus pour pousser en faveur de l’allocation des permis; le Président du Conseil National de la Transition, Alexandre Ferdinand N’Guendet, a ouvertement plaidé, au nom de Vicwood, pour que le permis soit donné à Sinfocam. En effet, le directeur de Vicwood est venu de Hong Kong pour rencontrer les autorités de la République Centrafricaine; la compagnie a payé 4 450 millions CFA (686 000€) pour s’assurer de l’obtention du permis… Cette somme correspond à trois ans de location de la concession. Les autorités ne considèrent pas les 469 655 726 CFA  (715 984€) de taxes arriérées comme un obstacle pour obtenir un nouveau permis.

Lien pour marque-pages : Permaliens.

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