« Militarisation verte » et violences dans le parc national des Virunga

Lundi 9 avril 2018, cinq gardes et leur chauffeur ont été tués lors d’une embuscade dans le Parc National des Virunga, en République Démocratique du Congo (RDC). Un sixième garde a été blessé. Dans un communiqué, les autorités du parc ont déclaré être  “profondément attristées de confirmer l’attaque portée contre [leur] personnel aujourd’hui”.

Il s’agit de l’attaque la plus meurtrière de l’histoire récente du parc. Au cours des 20 dernières années, plus de 170 gardes du parc ont ainsi été tués.

Jason Burke, journaliste au Guardian, explique,

L’augmentation du nombre de morts a donné au parc la réputation d’être un des projets de conservation le plus dangereux du monde. En août dernier, cinq gardes ont été tués lors d’une attaque portée par une milice locale à l’encontre de leur poste situé dans la partie nord du parc, sur les rives du Lac Edouard.

Le Parc National des Virunga est le plus ancien parc national d’Afrique. Il couvre une zone d’environ 800 000 hectares dans le nord-est de la RDC. En 1979, Virunga est devenu un site du Patrimoine mondial de l’UNESCO.

Dans une interview du 12 avril 2018 donnée au BBC World Service, Emmanuel de Mérode, l’aristocrate belge directeur du parc des Virunga depuis 2008, s’exprimait sur la violence et sur ce qui devait être fait dès maintenant:

C’est en grande partie dû à la situation géographique du Parc National des Virunga. Le parc est situé dans une région qui a subi une succession de conflits armés et, à cause de la nature de leur travail, les gardes doivent, c’est leur devoir, continuer leur travail quelques soient les conditions. C’est pour cela qu’ils se trouvent régulièrement dans des situations de conflits violents. Pour cette raison, en moyenne, nous avons tragiquement perdu un membre de nos équipes par mois ces dernières années.

Les gardes sont des forces de maintien de l’ordre, ils ont la responsabilité du respect de la loi dans la zone de leur juridiction. Cela signifie un grand nombre de choses et les place dans des situations de danger durant les périodes de conflit armé.

Ils doivent principalement s’assurer que la loi est respectée, en corrigeant tout ce que passe mal et en protégeant non seulement la faune sauvage, mais également les populations qui se déplacent au sein du parc. C’est là que se situe le danger, beaucoup de nos gardes se retrouvent confrontés à des milices armées. En mars, nous avons tragiquement perdu deux de nos membres qui ont été capturés, torturés et ensuite exécutés dans un acte qui pourrait constituer un crime de guerre.

Etant donné ces développements récents, nous devons prendre une série de mesures. La première est de tout faire pour assurer la sécurité du personnel, et la seconde est de se confronter à cette situation dont nous ne pouvons malheureusement pas nous éloigner.

Cela implique de renforcer la capacité des gardes à maintenir l’ordre, de leur permettre de faire leur travail en toute sécurité et de trouver une solution à ces problèmes qui mènent à la présence de milices armées dans le parc.

Combattre le feu par le feu ne résout rien

Judith Verweijen et Esther Marijnen, du Conflict Research Group de l’Université de Gand, ont mené des recherches sur la militarisation et la conservation au sein et aux alentours des Virunga pendant plusieurs années.

En janvier 2017, elles ont rédigé un article pour The Conversation à ce sujet. Elles ont écrit:

Il serait erroné de mettre en cause les objectifs, le dévouement et les sacrifices faits par la direction du parc et les membres des équipes. De nombreux gardes ont perdu leur vie en service. Cependant, selon nos recherches dans la région, nous avons des doutes concernant les politiques actuelles adoptées par le parc au sujet des conflits et des violences dans la zone des Virunga.

Elles s’inquiètent qu’une politique stricte de maintien de l’ordre, visant à empêcher des groupes armés d’exploiter des ressources naturelles, ne fasse qu’engendrer plus de violences.
 
Il existe de nombreux groupes armés opérant au sein et aux alentours des Virunga. Ils sont impliqués dans la production de charbon, le braconnage, la pêche et l’agriculture. Tous sont illégaux à l’intérieur du parc national et ont des effets dévastateurs sur la biodiversité des Virunga.

L’approche du parc, telle que décrite par Emmanuel de Merode au BBC World Service, est d’essayer, via les gardes, de maintenir l’ordre en empêchant ces activités. La direction du parc collabore avec l’armée congolaise. Les gardes du parc conduisent des opérations conjointes avec des militaires en vue de nettoyer le parc des groupes armés.

Mais, en plus du danger à l’encontre de la vie des gardes, un autre problème se pose. Judith Verweijen et Esther Marijnen expliquent que:

Alors que les ressources du parc s’appauvrissent, des milliers de personnes vivant dans la zone des Virunga dépendent de l’exploitation illégale des ressources pour survivre. Elles paient les groupes armés pour avoir accès au parc et pour protéger ces activités génératrices de revenus. Les liens entre les populations et les groupes armés compliquent les efforts de lutte contre l’exploitation illégale des ressources.

Une approche contreproductive

Judith Verweijen et Esther Marijnen donnent trois raisons selon lesquelles l’approche des Virunga est contreproductive:

  1. Les opérations menées par les gardes des Virunga ne sont pas accompagnées de mesures politiques et socio-économiques plus larges visant à régler le problème des nombreuses milices armées. En réalité, le gouvernement de RDC n’a développé aucune mesure de ce type. Quand les gardes réussissent à chasser les groupes armés hors du parc national, ils sont dispersés mais pas dissouts. Le résultat, écrivent les deux chercheuses, « est un cercle vicieux d’attaques et de contre-attaques » qui accroit l’insécurité et met toujours plus en danger la vie des gardes du parc.
  2. Aucunes activités alternatives de subsistance ne sont offertes après que les gardes du parc et l’armée aient conduit les groupes armés hors du parc. Les opérations des gardes contre les groupes armés ont comme conséquence d’inciter les populations, qui dépendent des activités illégales à l’intérieur du parc pour leur survie, à se rapprocher de ces milices. « Les populations ont le sentiment qu’elles n’ont pas d’autre choix que de solliciter la protection des groupes armés pour pouvoir accéder de nouveau au parc », expliquent Judith Verweigjen et Esther Marijnen.
  3. Les opérations des gardes et de l’armée intensifient les conflits de pouvoir, les conflits fonciers et les tensions entre communautés. Une action contre un groupe armé change la balance de pouvoir entre les groupes armés, les élites locales et les communautés. Judith Verweigjen et Esther Mirijen concluent que « les efforts pour pousser les groupes armés hors du parc risquent de déclencher une chaîne de réactions qui pourrait dégénérer et échapper à tout contrôle. »

D’où vient l’argent?

Selon les chercheuses, le financement est l’une des raisons pour lesquelles les politiques de gestion de la violence dans le parc national des Virunga ne sont pas mises en cause.

Le parc est dirigé par un partenariat entre l’autorité nationale des parcs nationaux de RDC, l’Institut Congolais pour la Conservation de la Nature (ICCN), et la Virunga Foundation, une association basée au Royaume-Uni et créée en octobre 2005. Le financement vient de l’Union Européenne, de la Howard G. Buffett Foundation, de l’U.S. Fish and Wildlife Service et de la Leonardo DiCaprio Foundation. L’Union Européenne est le principal bailleur de la Virunga Foundation.

Dans son Rapport des administrateurs de 2016 (le plus récent disponible sur le site de la Charity Commission), la Virunga Foundation déclare que:

Depuis 2009, la Virunga Foundation a été le principal contributeur de la gestion effective du parc national des Virunga…. Cela a été formalisé en 2011 au travers de la signature d’un accord de gestion de 10 ans entre la Virunga Foundation et le gouvernement congolais via l’ICCN. En 2015, cet accord a été étendu à 25 ans.

Judith Verweigjen et Esther Marijnen notent que la Virunga Foundation et l’Union Européenne développent une « rhétorique du triple bénéfice » pour la conservation, le développement et la consolidation de la paix. A titre d’exemple, Chantal Marijnissen, directrice du département environnement de la Direction Générale Coopération internationale et développement international de la Commission Européenne, expliquait récemment à propos du “modèle des Virunga”:

Vous devez vraiment être là-bas pour voir et réellement comprendre ce qu’il se passe, ce que ces personnes font pour protéger non seulement le parc—ces superbes grands espaces ­—mais également ces populations très très pauvres autour du parc qui ont vraiment besoin de revenus. Si vous ne parvenez pas à créer un nouveau modèle économique, dans un pays où de nombreuses guerres civiles, à la fois des conflits internes mais aussi des déplacements de populations du Rwanda, et pas seulement depuis 1996 mais depuis les années 60, ont créé ces mouvements de populations qui ont un impact énorme sur cette région.

Il est ainsi fascinant de travailler à fournir un modèle économique alternatif qui contribue à stabiliser la région entière.

Le rapport annuel de 2016 explique que le premier objectif de la Virunga Foundation est la conservation du parc national. Il poursuit en précisant:

La Virunga Foundation joue également un rôle clé dans la construction de la paix et dans le développement économique et social d’une région qui est en cours de rétablissement suite à une période catastrophique de conflits armés. La Virunga Foundation a lancé l’Alliance Virunga en avril 2014, un programme complet dédié à la création d’une économie post-conflit saine au travers du développement durable des ressources au sein et autour du parc incluant le tourisme, la production d’hydroélectricité, la pêche et l’agribusiness. C’est un effort dans lequel la communauté internationale, et en particulier le Royaume-Uni, est très impliquée.

En 2013, l’UE a signé un accord de subvention d’une hauteur de 6,15 millions d’euros avec la Virunga Foundation. En décembre 2015, un autre accord de subvention est signé, cette fois pour 15,4 millions d’euros pour une période de cinq ans. En 2016, la Virunga Foundation a signé un troisième accord avec l’UE de 12 millions d’euros qui doit être utilisé pour développer un nouveau projet d’aménagement hydroélectrique.

L’UE finance une association britannique qui utilise les fonds pour assurer la formation paramilitaire des gardes du parc (formation délivrée par d’anciens commandos belges), payant leurs salaires, et pour financer des patrouilles qui circulent avec l’armée congolaise. Selon Esther Marijnen, dans un article de 2017 à propos de l’aide de l’UE aux Virunga, cela équivaut à une « militarisation verte » de l’aide au développement.
 

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