Controverse en Inde, où l’on tue des hommes pour protéger les rhinocéros

Le parc national de Kaziranga, à l’Est de l’Himalaya, a adopté une méthode radicale pour préserver sa faune. Selon les mots mêmes du directeur du parc, 50 braconniers présumés ont été tuées ces trois dernières années.

Classé au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1985, le parc de Kaziranga abrite la plus importante population de rhinocéros unicornes du monde. Mais ceux-ci sont menacés par une flambée du braconnage, dans un pays où la corne de rhinocéros se vend à jusqu’à 6000 dollars les 100 grammes, soit plus cher que l’or.

Dans un documentaire diffusé le mois dernier, la BBC nous explique que pour protéger ses grands mammifères, le gouvernement régional de l’Assam autorise les gardiens du parc de Kaziranga à tirer à vue sur ceux qu’ils soupçonnent de braconner, tout en les dotant d’une solide protection pour ne pas être traînés devant les tribunaux pour homicide.

Avdesh, l’un des 1200 gardes armés de Kaziranga interrogé, explique :

« Dès qu’on voit un braconnier, on charge nos armes et on commence à les chasser […] On a clairement l’ordre de leur tirer dessus. Dès qu’on voit un braconnier, ou qui que ce soit pendant la nuit, on a l’ordre de l’abattre »

 

Ces 20 dernières années, plus de 100 braconniers présumés ont péri, contre un seul garde forestier. Le parc justifie ce nombre élevé de morts en expliquant que les gangs de braconniers sont souvent lourdement armés et s’engagent dans des fusillades mortelles avec les gardes. Les statistiques indiquent pourtant que ces « confrontations » sont plutôt déséquilibrées d’après la BBC.

Des villageois innocents, issus de groupes autochtones pour la plupart, ont été pris dans le conflit.

Parmi les victimes, Goanburah, un jeune handicapé qui a été abattu par les gardes pendant qu’il gardait les deux vaches de la famille. Son père pense que son fils s’est égaré dans le parc—qui n’est pas clos—et que les gardes l’ont tué par erreur.

Un autre enfant de sept ans a reçu une balle des gardes dans la jambe droite et ne peut aujourd’hui plus marcher malgré des douzaines d’opérations chirurgicales. Le parc a reconnu son erreur et a indemnisé sa famille : 3000 dollars.

L’intégralité du documentaire de la BBC, « Killing for Conservation » est disponible en ligne ici [en anglais] :

Quelle réponse de WWF ?  

Le Fonds mondial pour la Nature (WWF), qui équipe et finance le Département forestier de l’Assam depuis une dizaine d’années et encourage le tourisme dans le parc, n’a jamais dénoncé la politique anti-braconnage radicale et meurtrière du parc.

Comme l’indique Justin Rowlatt de la BBC :

« Le WWF est une des plus grosses organisations de conservation en Inde, avec plus de 400 employés et un budget annuel de cinq millions de dollars. Dans le passé, l’organisation a financé des entrainements des gardes au combat et aux embuscades, et a fourni du matériel spécialisé, notamment des lunettes de vision nocturne, pour soutenir les efforts anti-braconnage du parc »

 

Interrogé par la chaîne britannique, notamment sur la question de savoir s’il n’y avait pas un risque que ces lunettes de vision nocturne soient utilisées pour cibler et tuer des gens, le Dr. Dipankar Ghose, Directeur du Programme espèces et paysages de la WWF en Inde, a dit ne pas avoir eu d’écho de tels incidents, et s’est contenté de réaffirmer l’importance de mettre fin au braconnage et au commerce illégal :

 « Personne n’est à l’aise avec le fait de tuer des gens. […] Ce dont on a besoin c’est une protection sur le terrain, le commerce [illégal de cornes de rhinocéros] doit cesser. […] Le braconnage doit cesser. »

La BBC interdite de tournage

Le documentaire de la BBC et les débats qui ont suivi ont fait  des mécontents.  Le directeur du parc de Kaziranga a accusé la chaîne d’avoir dénaturé les faits, et l’Autorité nationale de conservation des tigres a répondu en interdisant à la BBC de filmer dans toutes les réserves de tigre du pays pour les cinq ans à venir pour cause d’ « abus de confiance ».

Les communautés locales, cependant, ont condamné cette interdiction et exprimé leur soutien au reportage. Une organisation paysanne locale a demandé la conduite d’une enquête indépendante sur les plus de 50 cas présumés d’homicides de ces trois dernières années et des compensations adéquates pour les victimes. Soneswar Narah, de l’organisation paysanne Jeepal Krishak Sramik Sangha s’est exprimé :

« Nous sommes fiers du Parc national de Kaziranga et en même temps nous voulons attirer l’attention du monde sur la nécessité de laisser les êtres humains vivre en harmonie avec les animaux. Il y a eu beaucoup de cas d’harcèlement des habitants des villages voisins par les agents forestiers ».

 

L’organisation Survival International, qui fait campagne contre les abus commis à Kaziranga depuis des années, a appelé au boycott du parc, jusqu’à présent très prisé par les touristes.

L’organisation  a écrit à 131 tour operators dans dix pays pour les inciter à rejoindre le boycott. Au moins deux entreprises françaises—Hote Antic Travel and Evaneos—et d’importantes personnalités britanniques ont rejoint le mouvement.

Le modèle Kaziranga : un succès pour la conservation?

Le parc de Kaziranga a souvent été érigé en exemple de protection des espèces. Mais les révélations de la BBC ont ravivé les débats à ce sujet.

Trishant Simlai et Raza Kazmi, spécialistes de la conservation, ont écrit deux articles à ce propos pour le site indien The Wire. Si, dans leur première analyse, ils accusent le reportage de la chaîne britannique d’alimenter « la méfiance entre le département des forêts et les conversationnistes», leur second article porte un regard critique sur le modèle de conservation de Kaziranga et les abus de pouvoirs des écogardes. Ils contestent l’argument du directeur du parc selon lequel les braconniers, appartenant à des milices locales, sont équipés d’AK-47, venant ainsi justifier le besoin d’armer lourdement les gardes du parc—en une décennie jusqu’à décembre 2015, pas un seul fusil AK47 n’a été confisqué, disent-ils.

Simlai and Kazmi concluent:

« Il est temps que les organisations de conservation et les conversationnistes cessent de voir dans ces bavures du département des faits ‘malheureux mais acceptables’ et des ‘dommages collatéraux’ ou bien encore de nier de tels accidents. On légitime ainsi l’usage de la force illégale à l’encontre de populations marginalisées, qui payent le plus lourd tribut à la conservation. Un tel discours dénote une indifférence à l’égard des populations locales, met de l’huile sur le feu et donne du grain à moudre aux groupes anti-conversationnistes »

 

L’Inde prévoit une expansion énorme de ses parcs nationaux, dont Kaziranga. 200 000 personnes pourraient ainsi être expulsées. En septembre 2016, 300 familles avaient déjà été expulsées de la zone tampon, donnant lieu à des altercations violentes entre les villageois et les gardes et la police. Deux villageois y ont trouvé la mort.

Lien pour marque-pages : Permaliens.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *