Plus de 100 rangers meurent chaque année dans la « guerre pour la biodiversité »

En 2003, Sean Willmore était à une conférence internationale sur les gardes forestiers en Australie. Dans sa présentation, Jobogo Mirindi, garde forestier de République démocratique du Congo, présentait une photo d’une trentaine de ces collègues. La tête de six d’entre eux était entourée en rouge—il s’agissait des seuls encore en vie depuis que la photo avait été prise cinq ans auparavant.

Willmore a mis en place la Thin Green Line Foundation pour venir en aide aux gardes forestiers et leurs familles. Entre 2009 et 2016, 595 ‘rangers’ ont perdu la vie. « C’est clairement une guerre. Une guerre dont on ne parle pas. Et on a perdu plus de 1000 gardes forestiers en tout à notre connaissance», explique-t-il dans un film promotionnel pour la Thin Green Line Foundation.

Cinq morts de plus

Dans un article du Guardian, Jeremy Hance rapporte que:

Cinq gardes forestiers et trois autres hommes travaillant dans la protection de la faune ont perdu la vie dans quatre pays différents le mois dernier, mettant en évidence les nombreux risques qu’encourent les gardes forestiers et leurs collègues dans leur travail de protection des paysages et des espèces.

Hance énumère les cas suivants:

  • Le 24 janvier 2017, deux hommes de l’équipe de contrôle d’African Parks sont morts dans un crash d’hélicoptère en République centrafricaine.
  • Le 17 février 2017, des braconniers d’éléphants ont abattu un garde forestier du Kenyan Wildlife Service dans le parc national de Tsavo.
  • Trois gardes forestiers sont morts lorsque leur embarcation a chaviré dans le parc national des Virunga, en République démocratique du Congo.
  • En Inde, un garde forestier est mort en tentant d’éteindre un incendie dans le parc national de Bandipur.

Aussi tragique soit-il, ce nombre de décès chez les gardes forestiers est plus ou moins habituel. Selon la Thin Green Line Foundation, près de 100 rangers sont tués chaque année (environ deux par semaine). Lors d’une présentation  à l’Université d’Australie du Sud, Willmore a listé huit cas enregistrés au cours d’un peu plus d’une semaine :

“Si vous ne voulez pas appeler ça une guerre, proposez-moi un autre mot et je l’utiliserai, mais c’est plus ou moins ce qu’il se passe dans beaucoup d’endroits dans le monde. »

Deux tiers de ces rangers sont tués par des braconniers.

Willmore indique que:

Protéger la faune, ce n’est plus seulement empêcher de pauvres villageois de braconner. Les revenus de la criminalité liée aux espèces sauvages sont désormais estimés à plus de 20 milliards de dollars par an, se glissant juste derrière les trafics d’armes, de stupéfiants et d’êtres humains dans la chaine de valeur criminelle ».

Si je ne suis pas convaincu que les organisations terroristes internationales financent leurs opérations par le commerce illégal d’espèces sauvages, il est certain que des milices rebelles tuent des éléphants.

650 éléphants tués

Le cas le plus horrifiant a eu lieu dans le parc national de Bouba Ndjida au Cameroun. Au début de 2012, sur un période de trois mois, entre 50 et 100 braconniers tchadiens et soudanais ont tué 650 éléphants. Ces braconniers étaient liés aux milices janjawid.

Le massacre a pris fin à la mi-avril 2012, quand les braconniers ont été chassés hors du parc par des soldats envoyés par le gouvernement camerounais.

Dans un entretien un an après ce massacre, Céline Sissler-Bienvenu du International Fund for Animal Welfare a expliqué que le braconnage avait changé de nature au cours des dernières années :

Le visage du braconnage a changé car avant on avait plutôt affaire à un braconnage de subsistance — à l’exception des années 80. Mais l’objet n’était pas d’alimenter le marché asiatique et les choses n’étaient pas faites de cette façon. Et désormais on assiste à un braconnage très organisé, qui s’effectue avec une forte détermination. Ce braconnage est très, très bien organisé — et il ne laisse aucune chance de survie aux animaux.

L’année suivante, 86 éléphants ont été tués par des braconniers en une nuit dans la ville de Ganba, au Sud-Est du Tchad, près de la frontière camerounaise.

Le parc national des Virunga, en RDC, a perdu 150 gardes forestiers ces dix dernières années. C’est le parc le plus dangereux du monde. Beaucoup de ces gardes ont été tués lors d’attaques par les FDLR (les Forces démocratiques de libération du Rwanda, groupe rebelle de Hutus rwandais) et les Maï-Maï (un groupe composé de différentes milices formées pendant la guerre au Congo depuis 1996).

La militarisation de la conservation

Conservation Watch a été établi pour mettre en lumière la face sombre de la conservation de la nature — les abus de droits de l’homme commis en son nom. Jusqu’à présent, l’accent a été mis sur les abus commis par les gardes forestiers contre les populations autochtones et communautés locales vivant dans et autour d’aires protégées.

Mais les choses ne sont pas si simples. La conservation de la nature est de plus en plus militarisée et les acteurs de la conservation parlent d’une « guerre pour la biodiversité ». Comme l’indique Rosaleen Duffy de l’Université de Sheffield, cette approche pose de sérieux problèmes :

Se focaliser simplement sur une protection militaire de la faune contre le braconnage n’est pas efficace : si cela peut venir protéger sur le court terme, les efforts de conservation se trouvent finalement affaiblis puisqu’[en militarisant] on monte les communautés contre la faune sauvage, on sape le soutien des communautés dans la conservation de la faune avec laquelle elles cohabitent: alors qu’il s’agit en fin de compte des personnes sur qui la conservation repose.

D’autre part, le braconnage a des effets dévastateurs sur la faune. Celui-ci est de plus en plus lié à des réseaux criminels organisés et des milices rebelles. Les braconniers sont lourdement armés et très bien organisés. Et bien trop de gardes forestiers y ont laissé leur vie.

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Un Commentaire

  1. This is so terrible I can’t bear to believe that humans are behaving with such cruelty
    Stop now

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