WWF accusé d’avoir financé des abus contre les Baka au Cameroun : l’OCDE ouvre l’enquête

L’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) a jugé recevable une plainte accusant le Fonds mondial pour la nature (WWF) d’avoir financé des abus contre les droits de l’homme au Cameroun.

La plainte a été déposée par Survival International en février 2016. Le document de 228 pages délivré par l’organisation à l’OCDE contient de nombreux témoignages de “Pygmées”  Baka du Cameroun faisant état de violences et de harcèlement aux mains de brigades anti-braconnages financées par le WWF.

Cette déclaration a été recueillie par Survival International en juillet 2014:

Les agents de conservation de la faune sont arrivés pendant la nuit. Ils ont commencé à nous battre juste là, sur la route menant à Elandjoh. Ils disaient que nous chassions les éléphants mais ils n’ont trouvé aucune preuve. Ils ont fouillé nos maisons et n’ont rien trouvé. Après cela ils nous ont battus et amenés dans leur base. Il y avait trois voitures et ils étaient très nombreux, accompagnés par le BIR [Bataillon d’Intervention Rapide]. Je ne connais pas leur nom.

Dans une courte déclaration sur le site de l’OCDE en février dernier, on peut que lire que le Point de contact national (PCN) suisse :

Procédera à une évaluation initiale de l’affaire, conformément aux Principes directeurs de l’OCDE pour les multinationales, et décidera si les problèmes soulevés méritent plus ample attention. Si [le PCN] conclue qu’il doit poursuivre l’action, il offrira aux parties ses bons hospices dans le but de trouver une solution mutuellement acceptable.

Concluant la première étape, l’OCDE a jugé que l’affaire relève bien de sa compétence – et ce malgré le statut caritatif de WWF.

L’approche de conservation de WWF est dans une certaine mesure basée sur le marché et l’organisation entreprend des activités commerciales (le réseau WWF reçoit de l’argent de royalties et d’autres activités commerciales). Par exemple, le WWF vend des albums photos ainsi que l’emblème du panda à apposer sur des produits respectueux de l’environnement.
 
Cela ne serait pas possible sans l’existence de projets tels que celui basé au sud-est du Cameroun dans le cadre de ses activités de protection de l’environnement. En conséquence, l’implication de WWF dans l’établissement et la maintenance d’aires protégées dans le sud-est du Cameroun peut être considérée comme relevant d’activités de nature commerciale, auxquelles les Principes directeurs de l’OCDE sont applicables.

La ‘conservation-forteresse’ transforme les populations autochtones en criminels

Sur son site, Survival International explique l’origine du problème:

Au cours des 15 dernières années, de grands territoires du sud-est du Cameroun ont été transformés en parcs nationaux. D’autres zones ont été mises de côté pour les safaris de chasse. Cependant, la majeure partie de cette région est la terre ancestrale des “Pygmées” Baka qui vivent dans ces forêts depuis des siècles.

Survival International ajoute que le problème est le modèle de conservation employé:

Le problème est que ce modèle de conservation – transformer les terres des populations autochtones en parcs nationaux – fait passer ceux-là même qui ont préservé ces forêts pour des criminels. Ces populations sont souvent expulsées de leur ancien foyer, interdites de chasses et de cueillettes ou alors ces activités sont fortement limitées. Elles ne sont alors plus capables de se nourrir elles-mêmes, et finissent en bas de l’échelle, démunies, avec de terribles problèmes sociaux.

C’est la première fois que l’OCDE va enquêter sur une organisation caritative internationale dans le cadre de ses Principes directeurs, normalement consacrés aux entreprises multinationales.

Dans une déclaration, le WWF indique,

Le WWF prend toutes ces allégations de violations des droits de l’homme extrêmement au sérieux. Au fil des années, nous nous sommes employés à vérifier tout abus présumé, et nous avons pris toutes les mesures nécessaires pour répondre aux accusations portées à notre attention, notamment en les communicant aux autorités compétentes.

Toutefois, les abus contre les droits de l’homme ont continué pendant de nombreuses années. En février 2003, Martin Craddick de l’organisation Global Music Exchange écrivait au Prince Philip, alors président du WWF, pour exprimer son inquiétude concernant “les activités du WWF dans la région des forêts tropicales du sud-est du Cameroun”.

‘Aujourd’hui les Baka approchent la forêt dans la peur’

Martin Craddick a travaillé avec les Baka pendant 10 ans sur un projet musical. Il s’inquiétait à propos d’un programme du WWF qui était supposé servir d’exemple sur la manière dont les défenseurs de l’environnement pouvaient travailler avec les communautés locales. Mais, alors que le WWF déclarait avoir consulté les populations locales concernant ce projet, Martin Craddick écrivait qu’il “n’avait pas rencontré un seul Baka qui avait entendu parler du projet”.

Les Baka “connaissaient seulement le WWF comme un organisme européen qui essayait de les jeter hors de leurs terrains de chasses traditionnels”.
Martin Craddick travaille toujours avec les Baka au Cameroun. Dans cette vidéo de septembre 2016 produite par Global Music Exchange, un des Baka explique,

On dit souvent que les Baka sont les gardiens de la forêt. Mais aujourd’hui nous ne sommes plus les gardiens de cette forêt. Aujourd’hui les Baka approchent la forêt dans la peur.

En décembre 2016, le Forest Peoples Programme (FPP) a publié une déclaration à propos de la plainte de Survival International contre le WWF (ici, le lien de l’article en anglais de The Ecologist auquel se réfère le FPP):

Déclaration du FPP à propos de la plainte de Survival International contre le WWF
 
22 décembre 2016
 
A la suite du récent article de Lewis Evans de Survival International dans The Ecologist concernant une plainte déposée par Survival auprès de l’OCDE contre le Fonds mondial pour la nature (WWF), le Forest Peoples Programme a reçu de nombreuses requêtes nous demandant notre position vis-à-vis de la situation au Cameroun (où nous avons un programme important et où nous travaillons aux côtés des populations autochtones forestières). Le FPP n’a qu’une connaissance limitée des faits ayant entrainé la plainte déposée par Survival International et ne peut pas corroborer son contenu. Cependant, nous pouvons confirmer que des violences physiques commises par des éco-gardes (provoquant dans certains cas de sérieuses blessures) ont été la source de plaintes régulières déposées par des membres de la communauté Baka dans plusieurs zones où nous et nos partenaires travaillons. De notre point de vue, c’est un problème généralisé et ancien lié à la création des parcs nationaux, des zones de conservation et des concessions de chasse privées, qui a été négligé (et même largement ignoré) par le gouvernement et les acteurs de la conservation de la nature, dont le WWF, et dont les actions ont précipité ces abus. La nécessité de conserver les forêts n’est pas le problème; le problème survient quand on cherche à protéger la nature via le modèle de “forteresse de la conservation” qui a échoué et qui exclut les communautés locales, les appauvrit, et ne se base ni sur leur expertise ni sur leurs droits fonciers internationalement reconnus.
 
Le FPP n’est pas au courant d’informations qui suggèreraient que le WWF a été directement impliqué dans des abus commis par des éco-gardes ou qu’il a encouragé ou incité ces abus de quelque manière que ce soit. Toutefois, le WWF fournit des fonds et travaille étroitement avec certaines autorités gouvernementales qui sont responsables de l’emploi et de la gestion des éco-gardes (lesquels, apparemment, utiliseraient les véhicules du WWF pour leurs patrouilles). Il nous semble que le WWF, en tant qu’organisation internationale, a la responsabilité de s’assurer que les acteurs avec qui il travaille ne sont pas engagés dans, et/ou que les stratégies qu’il suit ne mènent pas à, des violations des droits de l’homme.

 


Mise à jour 12 janvier 2017 : Ce poste a également été publié sur The Ecologist, avec des informations supplémentaires concernant la réponse de l’OCDE qui ont été ajoutées à cet article.
 

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