Abus de droits humains et moyens de subsistance menacés dans le parc national de l’Ivindo au Gabon

Le 1 août 2002, le président du Gabon El Hadj Omar Bongo tenait une réunion interministérielle. Lee White et Mike Fay de la Wildlife Conservation Society (WCS) et Andre Kamdem Toham du Fonds mondial pour la nature (WWF) étaient présents.

Lors de cette rencontre, Mike Fay a tenu une présentation powerpoint suivie et d’une vidéo de Lee White. Ils y décrivaient l’extraordinaire biodiversité du Gabon et la possibilité d’y créer une série de parcs nationaux pour protéger cette biodiversité et promouvoir l’éco-tourisme.

Les deux chercheurs ont désigné 13 zones pouvant devenir des parcs nationaux et produit une carte du Gabon avec des parcs nationaux recouvrant environ 11% de la surface du pays. Cette carte représentait leur but sur le long terme. Pour cette réunion, ils espéraient obtenir au moins un parc national – la réserve de Lopé, où Lee White a été chercheur pendant 20 ans.

A leur grande surprise, le Président Bongo a souhaité le lot complet et, moins d’un mois après la réunion, il signait 13 décrets pour 13 nouveaux parcs nationaux. En septembre 2002, il annonçait la création des parcs au Sommet mondial du développement durable en Afrique du Sud.

Au même sommet, Colin Powell, alors Secrétaire d’Etat des Etats-Unis, communiquait le lancement du Partenariat pour les Forêts du Bassin du Congo (PFBC) et la contribution des Etats-Unis au projet à hauteur de 53 millions de dollars. Sur le chemin du retour, Powell s’est arrêté au Gabon pour rencontrer le Président Bongo et a visité une forêt en compagnie de Mike Fay pour une séance photos.

Corruption et inégalité au Gabon

Omar Bongo a énormément profité des exploitations forestières et pétrolières au Gabon. Keith Harmon Snow note que “pendant 40 ans Omar Bongo a dirigé le pays comme une entreprise à son propre bénéfice, celui de sa famille et de ses soutiens et protecteurs étrangers.” A sa mort en 2009, c’est l’un de ses fils, Ali Bongo Ondimba, qui est devenu président. »

Ali Bongo possède une énorme collection de voitures. Il a également plusieurs propriétés luxueuses en France. Au travers d’une société écran basée dans les îles Vierges britanniques, il posséderait également une maison géorgienne classée à Londres, et aurait même un Boeing 777.

Une holding familiale appelée Delta Synergie est impliquée dans presque tous les secteurs de l’économie: assurance, banque, agriculture, sécurité, transport, pharmaceutique, commerce de diverses marchandises, construction, aviation, textiles, media, bois ou encore dans la vente de gaz et de pétrole.

Pendant qu’Ali Bongo vit dans le luxe, un tiers des 1,9 millions de citoyens du pays vit sous le seuil de pauvreté.

Fin septembre 2016, Ali Bongo prêtait serment pour un second mandat de sept ans comme Président du Gabon. Son opposant Jean Ping a porté plainte pour des fraudes présumées mais la cour constitutionnelle a validé, dans une décision controversée, l’étroite victoire d’Ali Bongo.

Bongo est “du côté de la conservation”

En février 2014, à la Conférence de Londres sur le trafic illégal d’animaux sauvages, Lee White de la WCS expliquait que le Président Ali Bongo était souvent décrit comme un despote mais ajoutait rapidement : “il est du côté de la conservation”. Une question se pose alors: à quoi ressemble, sur le terrain, le modèle de conservation du Gabon?

Dans son rapport de 2016 intitulé “Aires protégées dans le bassin du Congo : un échec pour les peuples et la biodiversité ?”, la Rainforest Foundation UK a réalisé une étude de cas sur le parc national d’Ivindo.

Le parc national de 300 000 hectares est administré par l’agence nationale des parcs nationaux (ANPN) du Gabon. Des conseillers techniques du WWF et de la WCS gèrent les activités de conservation, et les fonds viennent de la Banque mondiale (via le Fonds pour l’environnement mondial), le PFBC, les Nations Unies, le programme Ecosystèmes Forestiers d’Afrique Centrale (ECOFAC) de la Commission européenne, le Jane Goodall Institute, Conservation International, le Central Africa Regional Program for the Environment (CARPE) Phase II (programme de l’USAID), et du géant mondial de l’agrobusiness Olam.

En juillet 2007, dans une violation flagrante du code de l’environnement gabonais, la compagnie chinoise China National Machinery and Equipment Import and Export Corporation (CMEC) a débuté la construction d’une route traversant le parc national d’Ivindo jusqu’aux chutes de Kongou. Un projet de barrage sur le site culturellement très important des chutes de Kongou a été proposé. Il fait partie du projet de développement minier Bélinga d’environ 3,5 milliards de dollars qui, en addition des mines et du barrage, inclurait une ligne de chemin de fer et des installations portuaires en eaux profondes.

La construction a été arrêtée deux ans plus tard suite à une campagne lancée par la société civile gabonaise.

Les impacts du parc national d’Ivindo sur les communautés locales

Dans son rapport, la Rainforest Foundation UK a exposé les impacts du parc sur les communautés locales et les populations autochtones vivant aux alentours: accès au parc fortement limité, communautés non consultées avant la création du parc et non impliquées dans sa gestion, conflits entre les gestionnaires du parc et les communautés locales incluant harcèlement, confiscations et arrestations.

Très peu de membres des communautés locales ont bénéficié de l’éco-tourisme au sein du parc. Pendant que les éco-touristes visitent les chutes de Kongou, les communautés locales ne sont pas autorisées dans cette zone qui leur est sacrée. La pêche est désormais restreinte à une seule zone: Bessaboka. Cinq villages doivent y tirer leurs ressources halieutiques, menant de fait à la surpêche et au déclin du nombre de prises.

A cause des restrictions sur les moyens de subsistances imposées par le parc, les communautés ont moins à manger. Elles ont également moins de surplus à vendre, ce qui signifie moins d’argent pour les médicaments et pour l’éducation des enfants. Un des villageois expliquait aux chercheurs de la Rainforest Foundation UK :

“A cause des restrictions dues au parc, on ne peut plus aller chasser ni pêcher à Kongou, notre zone d’activité a été réduite et les villageois n’arrivent plus facilement à nourrir leurs familles.”

La Rainforest Foundation UK a également découvert que les communautés locales ont été la cible d’abus des droits de l’homme aux mains d’éco-gardes patrouillant dans le parc:

“Un jeune a été brutalisé par l’administration du parc. Il était allé à la pêche avec une autorisation mais à son retour… il s’est trouvé confronté par [les responsables du parc] qui l’accusant d’avoir pêché hors des limites de Bessaboka. Ils ont alors pris ses poissons, les ont lancés dans l’eau et ont commencé à le battre. Ils l’ont attaché à un arbre plein de fourmis et ils ont fait tomber ces fourmis sur lui. Après l’avoir frappé, ils l’ont jeté à l’entrée du parc…”

Les communautés vivant près du parc national d’Ivindo ne sont pas opposées au fait de protéger la forêt, mais ils veulent voir des changements majeurs dans la manière dont le parc est géré. Un villageois expliquait à la Rainforest Foundation UK :

“On ne pense pas que le parc soit une mauvaise chose pour conserver les espèces. C’est la manière dont on est traité et surtout le type de rapport que les gens du parc entretiennent avec nous qui nous dérangent.”

 

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