Vicky Tauli-Corpuz: “La violence existe toujours : incendies de maisons, arrestations, passages à tabac, destructions et aussi meurtres d’autochtones.”

Il n’y a pas de chiffres exacts sur le nombre total de personnes expulsées pour la mise en place des programmes de conservation dans le monde. Les gouvernements tendent à ne pas garder de trace du nombre de personnes chassées hors de chez elles par les éco-guardes pour céder la place à des aires protégées.

Lorsque ces documents existent, il est difficile de savoir combien de personnes ont été affectées quand il s’agit de chasseurs-cueilleurs nomades qui ne sont pas inclus dans les données de recensement du gouvernement.

Certaines estimations parlent de millions de déplacés.

Et les expulsions ne sont pas de l’histoire ancienne. Vicky Tauli-Corpuz, rapporteuse spéciale des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, exprimait à Reuters ce weekend que,

“Beaucoup d’autochtones ont été expulsés – et continuent de l’être – de leurs territoires du fait de la création de parcs nationaux, et pour ceux qui ont été expulsés, il n’y a aucun recours. »

Les abus contre les droits des peuples autochtones et des communautés locales vivant dans et autour des aires protégées continuent.

Tauli-Corpuz a récemment publié un rapport sur « Les droits des peuples autochtones » qui sera présenté à l’Assemblée Générale de l’ONU un peu plus tard dans l’année. Dans ce rapport elle écrit que

Les aires protégées ont le potentiel de préserver la biodiversité pour le bénéfice de toute l’humanité; cependant, elles ont aussi été associées à des violations de droits de l’homme contre des peuples autochtones dans de nombreuses régions du monde.

La conservation-forteresse et les étendues “sauvages”

La conservation a une histoire violente. Les aires protégées ont été créées en dépossédant des populations autochtones de leurs terres.

La première aire protégée « moderne » a été établie aux Etats-Unis vers la fin du XIXème siècle. Les amérindiens ont alors été violemment expulsés de leurs terres qui deviendront les parcs nationaux de Yellowstone et de Yosemite.

Les aires protégées étaient alors perçues comme des « régions sauvages », exempte de toute vie humaine. A l’exception, bien sûr, des touristes.

Tauli-Corpuz explique que ces aires protégées reposaient sur trois postulats:

  • Les zones protégées doivent être créées par les Etats
  • Leur but doit être la préservation de la nature au sens strict, avec un accent mis sur la conservation de la biodiversité
  • La gestion des aires protégées requière que celles-ci soient inhabitées et leurs ressources inexploitées par l’homme.

Les forteresses de la conservation se sont propagées des Etats-Unis à l’Afrique, de l’Australie à la Russie, et de la Nouvelle Zélande à l’Amérique Latine. Elles ont été un modèle dominant pendant plus d’un siècle et continuent d’influencer la gestion des aires protégées aujourd’hui.

Pendant plusieurs années, les gardes armés du Kenya Forest Service ont violemment expulsé  les Sengwer, peuple autochtone vivant dans les collines Cherangany. Crédit photo: Forest Peoples Programme.

Pendant plusieurs années, les gardes armés du Kenya Forest Service ont violemment expulsé les Sengwer, peuple autochtone vivant dans les collines Cherangany.
Crédit photo: Forest Peoples Programme.

Un nouveau paradigme?

Ces vingt dernières années, de nouvelles approches de la conservation de la nature ont émergé, reconnaissant (du moins sur le papier) les droits des populations autochtones.

Le Congrès mondial des parcs de Durban en 2003 a été un tournant majeur. L’accord de Durban a annoncé un « nouveau paradigme pour les aires protégées », et le Plan d’action a reconnu spécifiquement les droits des populations autochtones.

Ce plan d’action comprend trois objectifs:

  • Toutes les aires protégées existantes et futures seront gérées et établies dans le respect total des droits des populations autochtones, y compris les populations autochtones mobiles, et des communautés locales.
  • Des représentants choisis par les populations autochtones et les communautés locales, en fonction de leurs droits et de leurs intérêts, participeront à la gestion des aires protégées.
  • Des mécanismes participatifs de restitution des terres et territoires traditionnels des populations autochtones, qui ont été englobés dans des aires protégées sans le consentement libre et en connaissance de cause de ces populations, doivent être établis et appliqués avant 2010.

“Malheureusement”, écrit Tauli-Corpuz, “ces trois objectifs du plan d’action de Durban sont loin d’être atteints”.

“Des lacunes considérables de mise en œuvre”

Tauli-Corpuz note que

Si la communauté des acteurs de la conservation est en train d’adopter des mesures de conservation qui respectent les droits des populations autochtones, leur mise en œuvre fait encore considérablement défaut, et de nouvelles menaces émergent contre à une conservation basée.

Beaucoup des terres ancestrales des peuples autochtones abritent de hauts niveaux de biodiversité. Quand ces populations reçoivent des droits à leurs terres, celles-ci sont considérablement mieux conservées que les zones adjacentes.

Mais on ne reconnait pas assez le rôle de gardiens de l’environnement que jouent les peuples autochtones, ajoute Tauli-Corpuz . Des statistiques du World Conservation Monitoring Centre montrent que moins de 5% des aires protégées dans le monde sont gérées par des peuples autochtones et des communautés locales.

Depuis 2001, année où l’ONU a établi le mandat de Rapporteur spécial sur droits des populations autochtones, les rapporteurs successifs ont reçu beaucoup d’allégations d’abus sérieux de droits des peuples autochtones liées à des mesures prises dans le cadre de la conservation de la nature.

Les rapporteurs spéciaux ont exprimé leurs préoccupations quant à l’impact des aires protégées sur les populations autochtones d’Argentine, du Botswana, du Chili, de l’Equateur, d’Ethiopie, du Honduras, du Kenya, du Mexique, de Namibie, du Népal, de Russie, d’Afrique du Sud et des Etats-Unis.

Tauli-Corpuz était à Hawaii pour présenter les conclusions de son rapport au Congrès mondial de la nature.

Elle a souligné que les organisations dédiées à la conservation de la nature ne pouvaient pas se cacher derrière les gouvernements des pays dans lesquels elles travaillaient pour fuir leurs responsabilités vis-à-vis des droits des peuples autochtones.

« L’obligation légale de consulter incombe aux Etats, mais les acteurs de la conservation, je pense, devrait s’assurer que de telles obligations ont été correctement respectées avant de commencer toute activité affectant les populations autochtones ».

Et bien que le nombre d’évictions directes pour faire place aux aires protégées soit en déclin, empêcher les populations autochtones d’entrer dans leurs forêts peu avoir un effet dévastateur.

« Selon les rapports que nous recevons sur le sujet, les déplacements forcés ont diminué ces dernières années, mais les populations autochtones se voient refuser l’accès aux ressources et donc à leurs moyens de subsistances et leurs droits culturels et spirituels. Quand cela arrive, ils sont forcés d’abandonner leurs territoires.
  
“La violence existe toujours, comme dans les récents cas d’incendies de maison des peuples autochtones, d’arrestations, de passages à tabac, de destructions, et aussi des assassinats d’autochtones qui protégeaient leurs droits à la terre et territoires, qui comprennent des zones protégées. »

 

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Un Commentaire

  1. New article by AFP focusses on Vicky Tauli-Corpuz’s report: Native people’s rights violated in name of ‘conservation’: UN:

    « Projects supported by major conservation organizations continue to displace local peoples from their ancestral homes, » said Tauli-Corpuz, who gave a series of talks on her findings at the International Union for Conservation of Nature World Conservation Congress in Honolulu, the globe’s largest gathering of conservation leaders.
    While she refrained from naming names in her report, she told AFP the groups include the World Wildlife Fund, Conservation International and the Wildlife Conservation Society.
    « They know who they are, » she said in an interview on the sidelines of the IUCN meeting, which has drawn 9,000 heads of states and environmentalists to Hawaii for a 10-day meeting.
    « From the reports I have received, these big conservation groups are some of the main groups that should account for what has happened. »

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