En péril : la réserve du Dja au Cameroun et la crédibilité du système du Patrimoine mondial de l’UNESCO

Le 14 juillet 2016, le Comité du patrimoine mondial de l’UNESCO a voté contre l’ajout de la Réserve de faune du Dja au Cameroun à la liste du Patrimoine mondial en péril.

La liste permet de sonner l’alarme et encourager des actions correctives de la part de la communauté internationale et des gouvernements. Cette décision fut une surprise pour beaucoup d’observateurs, et va à l’encontre de nombreux appels à l’inscription de la réserve à la liste.

La réserve du Dja a été créée en 1950, et classée au Patrimoine mondial de l’UNESCO en 1987. Depuis 1992, la réserve est gérée par l’ECOFAC, le programme Ecosystèmes Forestiers d’Afrique Centrale) de l’Union Européenne.

Couvrant une zone de plus de 500 000 hectares, la réserve abrite de larges populations de chimpanzés, de gorilles, d’éléphants et de buffles. Elle est contient certains des plus hauts niveaux de biodiversité de toute l’Afrique.

Mais la réserve du Dja a aussi longtemps été la source de conflits avec les communautés locales, en colère contre leur exclusion de la réserve et l’imposition d’interdictions de chasse strictes.

En 2001, Samuel Nguiffo, directeur du Centre pour l’Environnement et le Développement et lauréat du Goldman Prize, a rendu un rapport sur la réserve du Dja publié par le Forest Peoples Programme. Il décrit un climat de profonde méfiance entre le peuple autochtone Baka et les autorités de la réserve. Plusieurs villages Baka installés au sein de la réserve avaient été évacués. Les populations se plaignaient de ne pas avoir été consultées ou même informées que leur village se situait dans la réserve. Ils ne savaient pas non plus s’ils allaient être autorisés ou non à chasser.

Les menaces croissantes sur la réserve de Dja

Au cours des dernières années, la réserve a dû faire face à une montée de menaces sérieuse, comme le précisait un rapport de l’UNESCO et de l’ICUN en 2015.

Ces menaces incluaient:

  • une augmentation du braconnage
  • la construction du barrage hydroélectrique de Mékin, en bordure de la réserve
  • la proposition d’un projet de mines de nickel et de cobalt par la Geovic Mining Corp, une entreprise américaine
  • le développement d’une plantation de caoutchouc et d’huile de palme par Sud-Cameroun Hevea (Sudcam), une entreprise basée à Singapour.

Malgré ces pressions, toutes les délégations à l’exception de la Finlande ont voté contre la proposition de l’UNESCO d’ajouter la réserve du Dja à la liste du Patrimoine en péril. En réponse à cette décision, Greenpeace a appelé le gouvernement camerounais à

“ suspendre les contrats de Sudcam jusqu’à ce que des conditions et des modalités d’exploitations claires soient établies, et qu’un plan national et participatif d’aménagement du territoire ait été mis en place. Il est également indispensable qu’une procédure transparente et fiable soit adoptée pour assurer le consentement libre, informé et préalable (CLIP) des communautés locales. Sudcam doit immédiatement mettre un terme à la conversion des forêts à l’intérieur de ses concessions et procéder à une nouvelle étude d’impact environnemental. »

La destruction des forêts par Sudcam: pas une menace?

L’UNESCO considère seulement le barrage de Mékin et le braconnage illégal comme « périls prouvés » pour le futur de la réserve du Dja, ignorant ainsi l’impact des plantations de caoutchouc et d’huile de palme de Sudcam.

Sudcam est une filiale de GMG Global Ltd, qui est en train de se faire racheter par l’entreprise de caoutchouc Halcyon Agri Corporation, basée à Singapour.

Selon l’analyse des images satellitaires de Greenpeace, Sudcam a détruit près de 6 000 hectares de forêts à l’intérieur de la frontière ouest de la réserve du Dja depuis 2011 :

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Le chargé de campagne pour les forêts de Greenpeace, Philippe Verbelen, a expliqué à Mongabay, que

“Dès qu’une telle plantation de taille industrielle s’établit, l’intensité du braconnage s’accroît fortement. Tout d’un coup, il va y avoir des centaines – voire des milliers – de personnes qui vont accourir »

Le projet Sudcam a également lourdement impacté les communautés locales. La cartographie participative conduite par des ONG camerounaises avec le soutien de la Rainforest Foundation UK a montré que les communautés locales, dont celles du peuple Baka, ont été largement dépossédées de leurs terres et de leurs ressources.

Ces communautés dénoncent l’absence ou du moins la faiblesse des consultations que l’entreprise a menées avant de défricher la forêt, les villages, les tombes et les fermes. Les compensations étaient totalement insuffisantes, tout comme les provisions pour protéger leur subsistance. Les communautés n’ont tiré aucun bénéfice des plantations.

L’engagement d’un « membre influent » de l’élite politique camerounaise

Le paragraphe 180 des Orientations du Patrimoine mondial estime qu’il y a un « péril prouvé » quand « le bien est menacé par un danger prouvé, précis et imminent », tel que:

iii) l’empiétement d’établissements humains sur les limites ou en amont de biens dont ils menacent l’intégrité.

Pourquoi l’UNESCO a-t-elle alors jugé que opérations de destructions de Sudcam ne représentaient pas un « péril prouvé »?

Dans un document de 2015 à propos de l’expansion des plantations de caoutchouc au Cameroun, le Centre for International Forestry Research (CIFOR) écrivait que,

«L’attribution d’une concession temporaire à Sud-Cameroun Hévéa SA sans prendre en compte les procédures spécifiées dans la réglementation foncière semble avoir été motivée par la personnalité derrière le Camerounais (sic) qui détient 20% des parts de la société.  Selon un représentant du Ministère de l’Environnement, la famille du Président de la République détient cette entreprise. Toutefois, nous avons appris qu’un membre influent de l’élite politique camerounaise, dont nous ignorons l’identité, disposerait de 20% des parts de l’entreprise. Il est possible que l’actionnaire camerounais ait influencé l’allocation de la concession temporaire près du site du Patrimoine mondial sans considération des caractéristiques foncières du terrain et des régulations en vigueur. »

Dans une lettre datant de juillet 2016 envoyée à la Division du Patrimoine à l’UNESCO, Greenpeace Afrique pointait que,

La plantation de Sudcam est située à seulement quelques kilomètres de la villa du Président Paul Biya à Mvomeka’a.

La lettre continue:

Cela nous amène à nous demander si l’interférence d’élites politiques « influentes » n’autorise pas le projet Sudcam à prospérer malgré sa légalité douteuse et son impact notable sur la réserve de Dja et les forêts alentours.

Lien pour marque-pages : Permaliens.

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