La réserve de Tumba Lediima en République Démocratique du Congo, ou comment ne pas faire une aire protégée

A cheval sur les provinces de l’Equateur et de Bandundu, sur le flanc Est du fleuve Congo, la réserve de Tumba Lediima abrite une biodiversité d’une valeur incontestable.

Elle recèle d’importantes colonies de bonobos et de l’une des plus importantes forêts marécageuses de la planète.

Mais les mesures prises dans le cadre de la protection de la nature ont de sérieux impacts sur les populations locales. Les moyens de subsistances des populations qui dépendent des ressources forestières ont été sévèrement restreints et de nombreux abus des droits de l’homme par les ‘éco-gardes’ ont été signalés.

Pendant ce temps, des sociétés forestières ont reçu le droit d’accès à la réserve : trois concessions recouvrent environ la moitié de sa surface.

Que s’est-il donc passé ? Et est-ce que cette situation ne fait pas partie d’un problème plus large?

L’absence de consultation et de participation

Un examen récent de la réserve par le WWF, l’agence technique gérant la réserve, et Institut Congolais de Conservation de la Nature (ICCN) a été incapable de retrouver la moindre trace de consultation des populations locales avant la création de la réserve en 2006.

Cela est particulièrement déconcertant sachant que cette réserve est occupée et utilisée par plus de 100 000 personnes qui en dépendent et qui ont démontré des revendications coutumières très anciennes et bien définies sur presque l’entièreté de la zone.

Cartes montrant (1) les systèmes coutumiers de propriété foncière (2) superposés par la réserve de Tumba Lediima (en vert) et (3) superposés par trois concessions forestières (jaune) et permis d'exploitations pétrolière (rouge). Source: MappingForRights.org

Cartes montrant (1) les systèmes coutumiers de propriété foncière (2) superposés par la réserve de Tumba Lediima (en vert) et (3) superposés par trois concessions forestières (jaune) et permis d’exploitations pétrolière (rouge).
Source: MappingForRights.org

Les ONG locales CADEM et GASHE ont constaté que les communautés étaient dans le flou quant aux limites de la réserve et ne savaient pas bien quelles activités étaient autorisées, quand et où. Cela n’est pas surprenant étant donné que dix ans après la création de la réserve, il n’y a toujours pas de plan de gestion.

Abus des droits de l’homme et malnutrition

CADEM et GASHE ont également recensé un grand nombre d’incidents – passages à tabac, tortures et même des viols – commis par certains éco-gardes. Les populations locales les accusent aussi d’extorsion et de racket.

Le renforcement des mesures de conservation a tellement impacté les populations locales, leur interdisant la chasse et la pêche de subsistance, qu’en 2010 les autorités locales, suite à un pic de malnutrition, ont demandé au Programme Alimentaire Mondial de fournir des suppléments alimentaires. Après d’importantes protestations, les patrouilles d’éco-gardes ont été suspendues en 2014 par le ministre de l’environnement provincial, mais semblent avoir réapparues en 2015.

Le directeur de l’ICCN pour la province de l’Equateur, Bantu Watumba, a reconnu ces manquements :

“Le CLIP [Consentement Libre, Informé et Préalable] n’a pas été exactement ce qu’il fallait qu’il soit. Et ça L’ICCN en est déjà conscient. Et un des partenaires qui avait accompagné cette activité l’a reconnu.[…] In fine on a un processus bâclé.”

Mais qui est responsable ? Le WWF a nié toute responsabilité pour les problèmes dans la réserve, pointant du doigt l’ICCN.

La responsabilité ultime incombe en effet à l’institution étatique, mais le WWF était l’élément moteur derrière la création et la gestion de la réserve et a mobilisé des millions de dollars de bailleurs internationaux dont l’USAID, KFW et Nora pour soutenir son travail.

Qui plus est, le WWF n’était apparemment pas au courant des violations présumées de droits de l’homme depuis 2014, alors même que les populations ont formellement exprimé leurs inquiétudes lors de réunions organisées par des ONG (dans la ville de Lukolela le 24-25 mars et à Kinshasa le 5 novembre), ce qui soulève de sérieuses questions à propos de ses procédures internes.

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Quel avenir pour Tumba Lediima?

L’examen du WWF et de l’ICCN arrive après trois ans de lutte menée par les communautés locales et les ONG afin de dénoncer les impacts de la réserve et de trouver un moyen de progresser.

L’examen fait ressortir un nombre de scénaris pour la réserve allant du maintient de statu quo à un déclassement total ou partiel pour adapter les trois concessions forestières ou, plus prometteur, l’établissement de zones communautaires préservées.

Toutefois, l’analyse ne va pas assez loin. Le document de 198 pages n’en consacre pas une seule aux allégations d’abus des droits de l’homme, et ne propose aucun système par lequel ces problèmes pourraient être résolus ou ce qui devrait se passer par la suite.

L’examen a été financé par les trois mêmes agences internationales qui ont créé la réserve.
Joe Eisen, Coordonnateur de la recherche et du plaidoyer à la Rainforest Foundation UK, estime que :

“Une première étape nécessaire serait de remédier à ces injustices en enquêtant et en obligeant les responsables de ces abus présumés à rendre des comptes. Un processus de consultation concernant le futur de la zone devrait alors recommencer à zéro, en impliquant toutes les parties prenantes et en respectant les normes internationales en termes de consentement libre, informé et préalable (CLIP), de droit aux terres et de participation.”

Un cas isolé ou symptomatique de défaillances plus globales du système des aires protégées?

Il est particulièrement alarmant que l’étude omette d’examiner la responsabilité du WWF dans l’échec de Tumba Lediima ou les manquements aux normes internationales sur les droits de l’homme, le CLIP et les droits fonciers.

Cela laisse présager que ces erreurs pourront être répétées dans d’autres zones protégées en RDC (voire même dans l’ensemble de la région), là où les communautés locales ne disposent souvent pas du pouvoir ou des ressources pour obliger les acteurs de la conservation à rendre des comptes.

Une étude récente de la Rainforest Foundation UK basée sur un échantillon de 34 aires protégées à travers le Cameroun, la République centrafricaine, la RDC, le Gabon et la République du Congo montre que dans la majorité des cas les droits des communautés locales et autochtones à la terre, aux moyens de subsistance, à la participation et à la consultation ont été largement négligés et leurs droits fondamentaux violés.

Les aires protégées représentent actuellement 11% du territoire national et il est prévu d’atteindre 17% en 2020. Il est donc urgent de tirer les leçons de ces échecs.
 

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